Compte-rendu
du petit déjeuner
Petit déjeuner « loi Grenelle » le 22 octobre 2008, à la mairie du 2 nd arrondissement
Par Nicole Aussedat
Arnaud Gossement, porte-parole de la FNE
Guillaume Llorca, responsable investigation du WWF-France
Au lendemain du vote à la quasi-unanimité (moins les Verts et les Communistes), le WWF et la FNE ne crieront victoire que lorsque la loi Grenelle 2 sera votée car la loi Grenelle 1 est une loi de programme, une loi-cadre qui nécessite une application concrète.
Cependant, la FNE semble plutôt satisfaite. « Bien sûr le compromis du Grenelle a des faiblesses, ce n'est pas un idéal, mais la mobilisation et le travail fournis ont été hallucinants ».
Points forts et les points faibles
Arnaud Gossement cite les avancées qui comptent à ses yeux :
l'inversion de la charge de la preuve, qui met le choix de l'écologie en priorité dans les procédures de décisions,
La compensation de la biodiversité, un enjeu gigantesque. Le coût de la destruction de l'environnement était déjà évoqué dans la loi de 76, mais n'avait jamais appliqué.
Mais sur Climat-énergie, rien de nouveau, sauf une augmentation à 23% de réduction des GES en 2020 au lieu de 20%, et de 50% dans les DOM-TOM. Cependant, la définition des énergies renouvelables est plus juste, beaucoup de députés ayant réalisé que les centrales à charbon qui compensaient les pics de consommation reléguaient le nucléaire dans les énergies non renouvelables.
Guillaume Llorca pour le WWF estime que l'eau et les déchets, des sujets transversaux, sont les parents pauvres de cette loi, de même que ce qui concerne la santé et l'environnement. D'accord, on parle de pesée embarquée pour les déchets, mais on accepte aussi de nouveaux incinérateurs en qualifiant même les déchets d'EnR.
Arnaud Gossement estime que, sur l'eau, il faudrait déjà appliquer le droit communautaire, et que ce sont les sites et sols pollués qui ne sont pas assez pris en compte dans le Grenelle.
Enseignements du Grenelle
Guillaume Llorca estime que les parlementaires ont pris leurs responsabilités, alors qu'on craignait qu'ils invoquent leur absence du Grenelle pour se défausser. Beaucoup en tant qu'élus locaux y avaient participé dans le collège des collectivités locales, et par leur travail et leur vote ils ont prouvé leur implication.
Dans la loi Grenelle 2 plus spécialement dédiée à l'urbanisme, il faudra sans doute inclure une réforme des institutions ; quand on voit par exemple la multiplication des Plans Climat qui fleurissent aux différents échelons, de la commune à la région, on se dit qu'il faut tout réorganiser. De plus, les élus ont une vision à court terme (leur mandature) alors que le développement durable exige une vision à 25 ans.
Le Conseil économique et social qui va devenir aussi « environnemental » et s'appellera le CESE, intègre déjà 2 observateurs, de la FNH et la FNE. Plus généralement, la nouvelle gouvernance à 5 est encore embryonnaire, mais comme le Président français a énoncé que l'avis des 5 collèges supplantait désormais les arrêtés préfectoraux, les règles de représentativité des ONG dans les institutions seront probablement débattues dans un « Grenelle 3 ». Ce qui reporte la création de la Conférence des parties prenantes prévue à l'article 1 à l'été prochain.
Arnaud Gossement ne souhaite pas que l'enjeu économique continue de s'opposer à l'enjeu écologique, et d'ailleurs la fiscalité écologique n'apportera pas d'argent à l'Etat. Bercy n'ayant pas voulu participer au Grenelle, progressivement, le MEEDDAT a dû lui-même essayer d'avoir une vision globale du financement des mesures du Grenelle.
Le Grenelle nous a permis de connaître les autres mondes – syndicats, patronat - (dit le WWF) et nous a aussi appris que désormais le lobbying devait se faire à l'échelon européen (dit la FNE). Il ne nous a pas apporté de nouvelles subventions, seulement des défraiements normaux pour les frais de déplacement.
Les relations entre les différentes associations durant le Grenelle se sont articulées autour des thèmes abordés, et ne s'en sont trouvées ni améliorées, ni détériorées.
En conclusion, citons Arnaud Gossement qui met en avant « le Grenelle invisible, tous ces jeunes actifs qui ruent dans les brancards et veulent changer de job, cette explosion de la société civile ». Selon lui, l'écologie semble reprendre les rênes, alors qu'elle s'était peut-être fourvoyée en politique. Au-delà d'une loi de programme, le Grenelle, c'est un véritable séisme !
Le WWF estime que 10% de sa masse salariale (83 salariés et un budget de 12 millions d'euros) ont été investis dans le Grenelle, que plus généralement, la communication coûte de plus en plus cher (30% de l'ensemble) par rapport aux programmes. L'Europe finance 20% du total, les entreprises 23% et les adhérents le reste.
La FNE (3000 associations) gère un budget de 2 millions d'euros, dont 60% d'origine publique, pour 32 salariés, et malgré l'ouverture à des financements d'entreprises, le partenariat coûte souvent plus cher qu'il ne rapporte. Il est difficile car il n'y a pas plus incontrôlable qu'un écolo ! La communication n'est dotée que de 10 000 euros par an.
Calendrier : L'examen de la loi Grenelle 1 au Sénat a été reporté en janvier 2009.
21 mai, au siège du Conservatoire du Littoral
Petit déjeuner avec Jérôme Bignon, député de la Somme, Président du Conservatoire du Littoral et de l'Agence des Aires Marines Protégées,
et Emmanuel Lopez, directeur du Conservatoire.
Illustrant le mot de Jean-Louis Borloo soufflé par Emmanuel Lopez déclarant que le Conservatoire est le « plus grand musée vivant de France », Jérôme Bignon cite les 30 millions de visiteurs annuels (pour 10 au Louvre), pour ces « biens communs mis hors marché ». Le Conservatoire possède 113 000 ha sur près de 800 sites, une superficie qui a doublé en 10 ans et court sur 11% de la côte hexagonale, sans oublier les DOM et les TOM.
Au niveau des ressources, le Conservatoire s'est vu en 2004 attribuer la taxe de francisation des bateaux de plaisance « pour les 30 ans du Conservatoire », ce qui lui rapporte désormais 36 M d'€ par an, attribution qui doit être conservée dans le temps.
Au niveau de la loi, celle du 27 février 2002 donne des possibilités de « profondeur vers la terre, et de profondeur vers la mer » en autorisant notamment à créer des zones de préemption par arrêt préfectoral. Dans ce cas, le Conservatoire vient juste après le département, qui, s'il acquiert le terrain, ne peut faire que du portage foncier au profit du conservatoire. L'expropriation est toujours possible et utilisée en moyenne dans 10% des cas. Les acquisitions à l'amiable ont tendance à baisser en pourcentage.
Cette loi de 2002 autorise désormais le Conservatoire à intervenir sur le domaine public maritime. Ex de Chausey : 6 ha émergés ou 5000 ha d'estran quand la marée est basse ; le Conservatoire en est désormais attributaire pendant 30 ans - ce qui lui permet de démontrer que sa gestion est bonne ! A Chausey, l'Etat reste propriétaire, et le Conservatoire est devenu le médiateur de l'espace littoral.
Autre exemple de profondeur vers la terre cette fois, l'acquisition du domaine de Regnière-Écluse dans la vallée de la Maye, en Somme, assez loin dans les terres, mais en lien biologique avec le littoral, donné par le dernier descendant avec un montage type « National trust » (ouverture au public et comme souvent dans le cas du Conservatoire, usage social de l'endroit).
Le Conservatoire assure également un rôle de gestion raisonnée avec les agriculteurs : 6000 conventions sont signées avec eux, pour limiter le gros bétail, les intrants, dans les principes d'une agriculture raisonnée a minima, bio a maxima (pour 20% des cas officiellement, plutôt 30% en réalité). Le Conservatoire aide ainsi à la reconquête par l'agriculture extensive de terres qui étaient exploitées en intensif ; en contrepartie, il soulage l'agriculteur des impôts fonciers et de certains travaux d'aménagement. L'homme est bien au centre de cette démarche de développement durable.
Le public confond souvent le Conservatoire avec la Loi littoral, qui, elle, est un instrument au service des maires pour mieux gérer leurs côtes - Jérôme Bignon estime qu'elle est pleinement efficace dans le cas des intercommunalités. Le public a tout de même une bonne perception de l'action du Conservatoire malgré sa signalétique discrète.
Le rapport qui a précédé la création du Conservatoire visait à un tiers de la côte en naturel. Actuellement, l'objectif du Conservatoire est de gérer 250 000 ha en 2050, sachant que le plus facile est fait. Se pose alors une dernière question : le Conservatoire va-t-il intensifier sa politique de reconquête par une destruction du bâti pour tendre cers cet objectif ? Clairement oui, et « c'est une leçon d'espérance à notre époque très pessimiste » ; la procédure est coûteuse, certes, mais chaque année sont démolies une trentaine de constructions sur la côte ; l'objectif du Conservatoire est de réaliser au moins une opération à grande échelle par an, comme celle de la Pointe du Raz.
Jérôme Bignon a d'autres attributions : il est également président de la nouvelle Agence des Aires Marines Protégées créée en 2006, et qui a pour but de créer et de gérer des aires marines protégées sur les 200 miles marins , en suivant la politique ambitieuse confirmée par le Grenelle. Une synergie remarquable avec les missions du Conservatoire.
Non chasseur, il est également président du groupe chasse de l'Assemblée nationale, et évoque la réunion qu'il organise au Conservatoire avec les chasseurs, les ONG d'environnement et les administrations le 22 mai, dans cette logique d'asseoir tous les partenaires qui gèrent les espaces naturels autour d'une table ; les conflits d'usage lui semblant préhistoriques, il affirme que l'unique chance de construire la chasse du 21 ème siècle est de régler les problèmes en se parlant enfin.
Petit-déjeuner JNE/ADEME
Le 17/01/08
Les nouveaux habits de Brice Lalonde
Dans le cadre de leurs petits déjeuners avec l'ADEME, les JNE ont reçu le 17 janvier dernier Brice Lalonde, ambassadeur des négociations sur le changement climatique, sur le thème : " A quoi sert un ambassadeur du climat ?" L'ex-ministre de l'Environnement répond que son rôle est à 70 % tourné vers l'extérieur et consiste à préparer et porter la voix de la France dans les réunions internationales sur la lutte contre le réchauffement. Le reste de son temps est consacré à des actions « internes », notamment pour sensibiliser au problème les entreprises françaises.
Brice Lalonde explique qu'après Bali, le calendrier est très chargé, avec en particulier une réunion de 17 pays industrialisés les 30-31 janvier à Honolulu, à l'invitation du Président Bush. Il souligne qu'à Bali, les Etats-Unis ont, pour la première fois, accepté de « considérer sérieusement » une réduction mondiale de 50 % des gaz à effet de serre d'ici à 2050. Tout le problème est de transformer cette bonne intention en objectifs chiffrés. Or, le temps est très court entre l'entrée en fonction du futur Président (e) et la conférence de Copenhague, en décembre 2009. De plus, aux Etats-Unis, personne ne se déclare pour Kyoto, même chez les démocrates. En revanche, le cap and trade (marché des permis d'émission) est en train de s'imposer, car la majorité des entreprises est pour. Ainsi, un tel marché se crée entre la Norvège, la Nouvelle-Zélande et certains Etats américains.
Brice Lalonde regrette que l'Europe ne dispose pas d'une équipe de négociation communautaire pour les réunions de type Bali. Il souhaite que la France travaille davantage avec les pays en voie en développement. Pour lui, il faudrait aussi associer les villes au processus post-Kyoto.
Tout au long du petit déjeuner, il est clair que le nouvel ambassadeur se plie à contrecoeur à la réserve diplomatique, notamment quand il est question de la position de la Russie... Visiblement, l'ancien leader de Génération Ecologie se sent encore un peu à l'étroit dans ses nouveaux habits d'ambassadeur. Il doit s'habituer à un rôle qui ne consiste pas à prendre des décisions, mais à les populariser. Sa connaissance des dossiers et de la langue anglaise devraient cependant lui faciliter la réussite de cette mission.
Merci à la Maison de l'Isère pour son accueil et à la Fédération des parcs naturels régionaux pour son aide à l'organisation de ce petit déjeuner.
Compte-rendu du petit-déjeuner JNE-ADEME
Avec Jacques Muller, sénateur Vert
Contre les OGM, de Wattwiller au Sénat
Par Thierry Jaccaud
Wattwiller ? Oui, les célèbres eaux minérales. Mais aussi depuis peu son sénateur-maire Vert : Jacques Muller, que les JNE ont rencontré lors d'un petit-déjeuner jeudi 31 janvier.
Jacques Muller nous a retracé son parcours : diplômé ingénieur agronome de l'INA-Paris Grignon, spécialisé en économie rurale, il choisit de devenir professeur d'économie rurale à temps partiel afin de pouvoir également consacrer du temps au militantisme. Pour les pays du Sud, avec le CCFD ou Frère des hommes, et également pour la non-violence : il participe à la fondation du Mouvement pour une alternative non-violente (le MAN) en Alsace. A la fin des années 1980, il rejoint les Verts, peu d'années donc après leur fondation en 1984.
Sautons en 2001 : Jacques Muller est candidat aux élections municipales de Wattwiller, village de 1 800 habitants. Une seule liste est présentée, de toutes sensibilités sauf les extrêmes. Il n'est pas tête de liste, mais ses colistiers lui proposent à l'unanimité de devenir maire : il accepte. Après sept ans, avec des décisions prises à l'unanimité ou presque du conseil municipal, le village est passé au zéro pesticides pour l'entretien de la voirie. Un bâtiment communal est construit : il est primé par le Parc naturel régional et par la région Alsace pour ses qualités environnementales. La première centrale photovoltaïque du Haut-Rhin est également construite.
Survient la question des OGM, portée par un agriculteur qui exploite des terres en biodynamie sur le territoire de la commune : que va faire la mairie pour garantir la poursuite de son activité, c'est-à-dire pour garantir que ses récoltes ne soient pas contaminées ?
Jacques Muller poursuit sa démarche participative. Il invite le conseil municipal, les citoyens et la quarantaine d'agriculteurs de sa commune à débattre avec deux chercheurs de l'INRA Colmar. Puis il organise une consultation à bulletins secrets du conseil municipal : à l'unanimité moins une voix, les conseillers sont contre la culture d'OGM en plein champ sur le territoire de la commune. Le maire prend alors un arrêté annuel en 2004 interdisant de facto la culture d'OGM sur la commune, en imposant une distance d'isolement de 3 km, rayon d'action des abeilles. Jacques Muller ne choisit pas de rédiger un arrêté interdisant purement et simplement la culture d'OGM pour éviter que l'arrêté soit immédiatement annulé devant le tribunal administratif.
Rebelote en 2005… mais le préfet défère alors le nouvel arrêté devant le tribunal administratif. Prudent et pragmatique, Jacques Muller avait réduit à 400 mètres la distance d'isolement afin d'éviter l'annulation de l'arrêté. Commencent alors des tribulations judiciaires qui ne sont pas encore terminées aujourd'hui. En effet, le TA annule l'arrêté, mais affirme que le ministre de l'agriculture aurait dû adopter des distances d'isolement. Ni une ni deux, Jacques Muller le demande au ministre. Qui refuse. Qui est alors attaqué au TA pour carence. Le TA somme le ministre de répondre. Qui ne répond pas. Le TA donne encore un mois supplémentaire au ministre. Et au dernier jour de cet ultime délai le 5 février 2007, le ministre de l'agriculture s'affirme « incompétent » ! Cette fois, le tribunal administratif doit rendre un jugement : le maire de Wattwiller at-il le droit de protéger les cultures biologiques de sa commune en adoptant des distances d'isolement ? Le jugement devait être rendu avant l'été 2007, il ne l'est toujours pas en février 2008.
Entre temps, le maire de Wattwiller est devenu sénateur suite à la démission de Jean-Marie Boeckel, nommé au gouvernement. Il se saisit aussitôt du dossier des OGM. Et il est aujourd'hui devant une question sensiblement différente : doit-il procéder comme il l'a fait dans son village, en tentant de faire adopter des amendements qui rendent la culture d'OGM impossible, ou doit-il proposer un choix de société en proposant l'interdiction de la culture d'OGM en plein champ comme le demande par exemple la pétition www.ogm-jedisnon.org ?
Réponse le 5 février, jour du premier passage du projet de loi au Sénat, ou à la fin avril en seconde lecture.
Thierry Jaccaud
Rédacteur en chef de L'Ecologiste
www.ecologiste.org
Compte-rendu du petit-déjeuner JNE-ADEME du 6/12/07
Thème : « les abeilles risquent-elles de disparaître ? »
Par Christine Virbel
Deux invités sont venus expliquer aux JNE les raisons pour lesquelles les abeilles disparaissent dans la plupart des pays industrialisés : Henri Clément, apiculteur et président de l'Union Nationale de l'Apiculture Française (UNAF) et Philippe Lecompte, apiculteur bio et président de l'association Réseau Biodiversité Abeilles.
L'Union Nationale de l'Apiculture Française ( vu sur le site www.unaf-apiculture.info ) a été créée en 1946, à l'initiative de quelques apiculteurs dans le but d'édifier une structure syndicale unifiée de la profession et de constituer un interlocuteur solide auprès des pouvoirs publics. Elle regroupe aujourd'hui plus de 100 syndicats départementaux, en métropole et outre-mer, représentant environ 22 000 apiculteurs.
Le réseau Biodiversité pour les abeilles (vu sur le site www.jacheres-apicoles.fr ) a été créé en 1992. Il rassemble des apiculteurs, des agriculteurs et des organisations professionnelles mettant à disposition leur expertise scientifique et technique. L'ensemble des données collectées enrichit progressivement le site internet Agriculture, Biodiversité et Abeilles , créé et soutenu par le leader chimique mondial BASF. Début 2007, le Réseau Biodiversité pour les Abeilles regroupait 60 apiculteurs, 82 agriculteurs et 45 organisations agricoles.
Les deux professionnels ont indiqué que les cheptels d'abeilles ont bien connu une forte diminution en France. Mais des divergences d'opinion sont apparues au cours du débat quant aux raisons de cette diminution, ou du moins leur hiérarchisation.
Pour le président de l'UNAF, Henri Clément, « ce sont en premier lieu les pesticides qui déciment les cheptels d'abeilles depuis l'après-guerre dans les pays industrialisés où l'agriculture intensive s'est implantée. Si les apiculteurs professionnels n'avaient pas reconstitué les colonies, l'abeille aurait quasiment disparu de France. Les pollinisateurs sauvages tels que les papillons, les bourdons ou les abeilles solitaires n'ont pas cette chance et subissent une hécatombe inquiétante faisant craindre pour la biodiversité ». D'autres causes viennent s'ajouter : « les parasites comme le varroa et la nosémose, cette dernière étant présente partout sans pour autant tuer toutes les colonies, ou l'invasion du frelon d'Asie, prédateur d'abeilles localisé actuellement dans le Grand Sud-Ouest mais risquant de s'étendre. » Henri Clément a aussi parlé de possibles effets des OGM (à l'étude) et du changement climatique faisant débuter la floraison toujours plus tôt, amenant des pucerons chaque année et perturbant le cycle habituel des abeilles. Pour conclure, Henri Clément a indiqué : « Tous ces éléments sont à prendre en considération, mais il faut les hiérarchiser et le problème principal est celui des pesticides car les produits phytosanitaires tuent en 4 jours seulement et ont parfois des effets rémanents 10 ans plus tard sur les larves d'abeilles et même sur les petits mammifères. »
Pour Philippe Lecompte, « le problème de la disparition des abeilles vient surtout du fait que les surfaces en prairies fourragères ont été divisées par cinq dans les années quatre-vingt-dix exposant les abeilles à la disette ». En dehors de ce problème de ressource alimentaire, « une autre cause de la disparition des abeilles apparaît à partir des années quatre-vingt : le varroa qui diminue leurs défenses immunitaires et laisse passer des maladies opportunistes comme la maladie noire. » Une autre maladie intervient également : la nosémose. En revanche, Philippe Lecompte a indiqué qu'« à part pour le désherbage, les pesticides ne sont pas la cause de la disparition massive des abeilles. » Ses préconisations sont les suivantes : « il faut développer les jachères apicoles et planter les 64 variétés de fleurs sauvages visitées par les abeilles et pour cela faire évoluer la réglementation européenne qui n'autorise la plantation que de 9 de ces plantes. Et puis il faut aussi revoir la distribution du budget affecté à la recherche pour les abeilles. Sur 5 millions d'Euros investis en France, 52% va à la recherche sur les produits phytosanitaires, 6% seulement pour la ressource et 34% pour les virus. »
A la question de savoir si les abeilles allaient disparaître ou non, Henri Clément a conclu la séance en indiquant « l'abeille domestique ne va sans doute pas disparaître car les apiculteurs les réintroduisent mais il n'en est pas forcément de même pour les pollinisateurs sauvages. »
Christine Virbel
La polémique a rebondi depuis avec l'introduction en France d'un nouveau pesticide. Lire ici la réaction de France Nature Environnement :
Nouveau pesticide, nouveau risque pour les abeilles ?
France Nature Environnement demande
l'application du principe de précaution
Alors que, en application des décisions du Grenelle, le plan de réduction des usages de pesticides est en cours d'élaboration, le Ministère de l'agriculture a annoncé hier aux associations environnementales présentes au Grenelle son intention d'autoriser l'insecticide Cruiser (produit par la société Syngenta) en enrobage de semences de maïs. La molécule active de ce pesticide, le thiaméthoxam, appartient à la même famille que celles présentes dans le Régent et le Gaucho. France Nature Environnement saisit le Ministère de l'agriculture pour lui demander d'appliquer le principe de précaution et de surseoir à cette autorisation dans l'attente de preuves complémentaires concernant l'absence de risque de ce type d'usage de la molécule vis-à-vis des abeilles (adultes et larves) et des espèces non cibles.
Les substances actives présentes dans le Régent (fipronil), le Gaucho (imidaclopride), le Poncho (clothianidine) et le Cruiser (thiaméthoxam) appartiennent à la même famille d'insecticides systémiques utilisés en enrobage de semences. Bien que leur toxicité vis-à-vis des abeilles soit très officiellement reconnue, elles sont homologuées au niveau européen. a France a justement été le seul pays européen à retirer l'autorisation d'usage du Régent et du Gaucho en enrobage de semences de maïs. Elle s'apprête également à refuser l'autorisation du Poncho. FNE regrette l'absence de communication de l'avis de l'AFSSA [1] et considère que les retours d'expérience exposés en réunion par le Ministère sont insuffisants à ce stade pour autoriser ce produit en France.
Le Ministère de l'agriculture doit, certes, faire face à une forte pression de la part de maïsiculteurs confrontés à un parasitisme croissant des cultures. Mais pour FNE, le problème de fond reste la monoculture de maïs, qui est une aberration sur le plan agronomique à l'origine de la dépendance de cette culture aux pesticides.
Pour Claudine Joly, référente agricole de France Nature Environnement : « La France a, vis-à-vis du Gaucho, du Régent et du Poncho, une position originale et courageuse que nous saluons. Nous lui demandons de rester dans cette logique en refusant l'autorisation du thiaméthoxam. FNE demande également que la monoculture de maïs soit enfin remise en cause et que les techniques alternatives à l'usage des pesticides soient promues, en particulier la rotation des cultures. »
Contacts : Claudine JOLY : 02 31 40 92 91
service communication : 06 07 69 27 10
[1] AFSSA : Agence française de sécurité sanitaire des aliments
Compte-rendu du petit-déjeuner JNE-ADEME
Par Loïc Chauveau
«Un échec positif» : c'est ainsi que Pierre Radanne a résumé la conférence des Nations Unies sur la convention internationale sur le changement climatique qui s'est réunie à Bali du 3 au 14 décembre dernier. Négociateur pour le compte des pays de la Francophonie, l'ancien président de l'Ademe a dressé pour les JNE un bilan sombre des négociations sur le climat sans pour autant verser dans le catastrophisme.
Certes, le texte final arraché au bout d'une nuit et d'une journée de palabres mélodramatiques est d'une faiblesse insigne. Les 191 Etats membres de l'ONU ont refusé l'objectif de réduction de moitié des gaz à effet de serre à l'horizon 2050. Isolés, les Etats-Unis ont finalement reconnu l'ardente obligation de diminuer ces émissions sans pour autant prendre un quelconque engagement qualitatif. Les Etats émergents (Chine et Inde) et derrière eux, les pays en voie de développement, s'appuient sur ce refus pour s'exonérer, eux aussi, de tout effort. Les recommandations alarmantes du GIEC sur les conséquences du réchauffement climatique sont repoussées en notes de bas de page.
Pierre Radanne fait cependant remarquer que le protocole de Kyoto n'est pas pour autant jeté aux orties. A Bali, les Etats n'ont pas remis en cause les outils du protocole tels que le marché carbone ou les mécanismes de développement propre. Mieux, un accord a été trouvé sur les indemnisations à verser aux Etats du Sud qui refuseront la destruction de leurs forêts primaires équatoriales, véritables poumons de la planète. Et l'urgence d'un transfert massif de technologies propres en direction des pays en voie de développement est reconnue même si l'épineuse question de la protection des brevets constitue un obstacle difficile à franchir.
Alors pourquoi l'échec? Selon Pierre Radanne, il tient à une inversion des priorités dans la négociation. Le secrétaire de la convention sur le climat, Yvo de Boer, n'a eu de cesse que de faire accepter par les Etats un objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre pour les pays riches à l'horizon 2020, pour l'ensemble des pays de la planète à l'horizon 2050. Si le refus de l'administration américaine de George Bush est acquis dès le début de la conférence, l'adhésion des pays en voie de développement peut être gagnée à condition de déterminer les méthodes permettant à ces pays de se développer sans avoir un recours excessif aux énergies fossiles. Il aurait donc fallu commencer par déterminer le cadre d'un développement propre pour les Nations pauvres avant de leur parler d'objectifs chiffrés de réduction des gaz à effet de serre. L'essentiel de la croissance démographique des prochaines décennies s'effectuera dans ces pays du sud. L'urgence n'y est pas de limiter le réchauffement climatique, mais de diminuer la pauvreté et donc d'assurer le développement. Faute d'avoir répondu à ces attentes, le secrétariat de la convention a échoué à se faire du Sud un allié.
Le texte de Bali permet cependant de démarrer les négociations sur l'après Kyoto. Les engagements juridiques des pays riches pris en 1997 arrivent à échéance le 1 er janvier 2013. Il faut d'ici là trouver un nouvel accord de limitation des gaz à effet de serre. L'Union Européenne a d'ores et déjà annoncé que ses 27 états membres s'engagent à réduire de 20% ses émissions à l'horizon 2020. Les prochains rendez vous climatiques auront lieu à Poznan (Pologne) en décembre 2008 et à Copenhague (Danemark) en décembre 2009. Mais, un rendez vous tout aussi important aura lieu le premier mardi de novembre 2008 : l'élection présidentielle américaine.
L'accord sur www.unfccc.int
Ce petit-déjeuner s'est tenu le 17/12/07 à la mairie du 2 e arrondissement de Paris.
Compte-rendu du petit-déjeuner JNE-Ademe
Le 3 octobre 2007

Par Claude-Marie Vadrot
« Nous n'avons pas fait la révolution »
(Jacques-Olivier Barthes, l'un des représentants du WWF au Grenelle de l'environnement)
Au petit déjeuner qui a réuni les journalistes des JNE et Christian Garnier pour FNE, Franck Laval pour Ecologie sans frontière et Jacques-Olivier Barthes pour le WWF, ces négociateurs du engagés dans le marathon des réunions depuis le début du mois de juillet sont assez dubitatifs sur les résultats de l'effort sans précédent qu'a consenti le milieu associatif pour être à la hauteur du défi qu'il s'était lancé puisque c'est d'Ecologie sans frontière qu'est partie au printemps l'idée d'une mise à plat de tous les problèmes environnementaux, idée reprise par tous les candidats et donc par le vainqueur final.
Quand on leur demande s'ils ne font pas preuve de « naïveté politique », ils se défendent chacun à leur façon.
Christian Garnier : « On est lucide, on y est allé sans illusion ; Il y a avait déjà eu chez nous une longue discussion, un mois et demi, sur le Pacte écologique de Nicolas Hulot. Mais bon, on profite d'une fenêtre entrouverte, c'est maintenant ou jamais. Hélas, les gens s'imaginent que nous allons décrocher la lune. On y est allés sans illusion, mais avec espoir. Ce qui est fondamental, c'est d'avoir rencontré d'autres cultures, celle de la CGT par exemple, même s'il n'en sort rien, il se sera passé quelque chose. Par exemple on a réussi à faire exploser le lobby routier et habitat.
Jacques-Olivier Barthes : pour nous, ce qui est fondamental c'est le rapprochement de l'environnement et du social car ils sont indissociables. Ces discussions ont permis au monde associatif de s'étalonner, de comprendre, de changer de catégorie. Ca, c'est positif. D'ailleurs, ce qui nous a surpris c'est que parmi les journalistes, nous avons changé d'interlocuteurs. Mais il faut prendre garde à l'emballement des médias : rien de ce qui s'est raconté dans la presse n'est décidé, acté. Jusqu'au bout nous serons dans le rapport de force et il faut se méfier. C'est pour cela que les responsables internationaux du WWF, de Greenpeace et des Amis de la terre ont décidé de mettre la pression au cours de la dernière semaine.
Franck Laval : pas de naïveté, pour ce qui nous concerne nous savons parfaitement à qui nous avons affaire et quels sont les enjeux politiques. Pour cette raison, nous avons déjà lancé l'idée d'un Grenelle européen sous la présidence française de l'Union Européenne. Il nous faut, ici et en Europe, passer à la vitesse supérieure. Rien n'est acquis, tout peut mal tourner jusqu'au dernier jour. Et même après.
Pour nos trois interlocuteurs il y a finalement ignorance de ce qui va se passer même si, pour Jacques-Olivier Barthes, le premier succès est celui du désenclavement de l'écologie. Pour Christian Garnier, participant au groupe énergie-climat, la discussion est heureusement sortie de l'ornière des spécialistes pour aborder le social, le prix de l'énergie, ce que de nouvelles taxes signifieraient pour les ménages les plus pauvres. Il explique également que le nucléaire n'a pas été mis de côté dans les discussions, contrairement à ce qui était programmé car tous les échanges ont rapidement débordé des lignes fixées vers un affrontement ouvert.
Les critiques les plus vives portent sur les débats décentralisés trop fréquemment transformés en grand-messe préfectorale suivie de quelques questions et il a fallu que les associations se fâchent pour, qu'avant, toutes les associations locales qui le souhaitaient puissent participer avant, à une discussion générale. Cette tournée de province a trop ressemblé au débat raté sur l'énergie, il y a quelques années.
Bien entendu, expliquent les trois associatifs, les groupes de pression émanant du Medef, des syndicats et de la FNSEA ont « marché à fond jusqu'au bout, et dans ce domaine ce sont des experts redoutables ». Mais, affirme Jacques-Olivier Barthes, nous avons évité d'être dupes, de nous laisser faire, de les laisser nous bombarder et bombarder l'opinion publique ». Ils tombent d'accord sur une autre certitude, quelques jours avant la grande réunion finale : les élus locaux et les élus nationaux sont déjà dans l'après-Grenelle et c'est auprès d'eux que s'exercent les pressions les plus fortes. Pour Frank Laval il est clair que, déjà, des choses essentielles sont passées à la trappe dans les synthèses de présidents de groupes et des rapporteurs, notamment dans le secteur santé-environnement qui concerne aussi bien la pollution de l'air que les pesticides : « manquent des engagements précis, c'est là que le bât blesse ».
Jacques-Olivier Barthes veut espérer que le statut des « lanceurs d'alerte » et la liberté des laboratoires de recherche en environnement pourront être validés. Une autre certitude pour Christian Garnier, c'est que dans le bâtiment, « la bataille de l'isolation, de l'économie d'énergie est gagnée et nous sommes passés, c'est important le vocabulaire, de la notion de maîtrise de l'énergie à celle de l'économie d'énergie ». Mais il ajoute que, par exemple, si sur les OGM, le verbatim des discussions est passionnant mais, il faudra traduire des consensus apparents en décisions.
Mais, expliquent-ils tous, au-delà des effets d'annonce probables, restera probablement encore la résistance des Corps d'ingénieurs et l'idéologie de l'économie productiviste.
Nous avons porté une parole forte, conclut Jacques-Olivier Barthes, celle de la révision nécessaire des modes de vie, mais il est clair que nous n'avons pas fait la révolution.
Conclusion : nos interlocuteurs étaient tous conscients que ce ne sont pas les associations qui feront pencher la balance, à la fin du mois d'octobre, le 15 décembre puis plus tard au Parlement, entre toutes les suggestions contenues dans le millier de pages produit par les réunions de Grenelle, même lorsqu'elles ont fait une quasi unanimité.

Par Carine Mayo
A quelques semaines de l'issue du Grenelle de l'environnement, la secrétaire d'Etat se réjouit de l'ampleur prise par la consultation publique. La chaîne officielle consacrée au Grenelle http://fr.youtube.com/GrenellEnvironnement arrive parmi les 10 premiers sites visités référencés par You Tube, et 4500 contributions individuelles ont été mises en ligne sur le forum du site www.legrenelle-environnement.gouv.fr/ . Parmi les sujets qui passionnent le plus les Français, le changement climatique (loin devant) et la possibilité (contestée !) d'une réduction de la vitesse maximum autorisée de 10 km/h sur route, mais aussi le bio dans les cantines, les déchets, le bruit, les ondes électro-magnétiques et la pollution lumineuse. Il est à noter par ailleurs que les débats liés à la biodiversité ont suscité peu de réactions parmi les citoyens. Mme Kosciusko-Morizet rappelle que la consultation régionale et la synthèse des débats sur Internet sont supervisés par Bettina Laville, « commissaire à la transparence ». A la question des journalistes portant sur le choix des villes où va se développer la consultation régionale dont la plupart sont dirigées par des élus proches de la majorité présidentielle, la secrétaire d'Etat répond en expliquant que ce sont les villes de taille moyenne, les plus volontaires qui ont été retenues. Quant à la date à laquelle va se tenir la table ronde finale, elle n'est toujours pas annoncée ! Les journalistes font remarquer que les processus de consultation et de décision sont un peu flous et que la place de l'information et de la presse n'a pas été pensée. « C'est une méthode qui se construit au fur et à mesure » plaide Mme Kosciusko-Morizet. Pour l'heure, on sait que la table ronde finale regroupera les collèges qui ont participé aux différents ateliers, qu'elle se conclura par 15 plans-programmes. Qui les annoncera et quand ? Quel rôle tiendra le président de la République dans cette phase finale ? On ne sait pas. Mais la secrétaire d'Etat envisage l'élaboration d'une loi issue du processus du Grenelle début 2008. Pour elle qui a défendu la Charte de l'Environnement, il y a plusieurs années, le débat parlementaire sur ce sujet a évolué et est beaucoup plus « pro-environnemental ». Reste la question des taxes qui revient souvent. Selon Mme Kosciusko-Morizet, la réponse est claire : « l'environnement n'est pas un prétexte pour lever de nouveaux impôts ». Il faut aussi éviter l'écueil d'une fiscalité punitive « je vous taxe parce que vous polluez, et polluer c'est mal », et s'orienter davantage vers un système de bonus-malus, encouragement à acheter des voitures peu émettrices de gaz à effet de serre, crédits d'impôt… Face à la critique concernant le caractère franco-français de l'exercice du Grenelle et à la méconnaissance du cadre législatif européen de certains acteurs, la jeune femme reconnaît que c'est une faiblesse du processus, tout en soulignant le vif intérêt qu'y portent nos voisins européens, et la demande de certains d'organiser un événement semblable à l' échelle européenne lors de la présidence française. Enfin, la secrétaire d'Etat note d'ores et déjà quelques points positifs liés au Grenelle : la participation du public, le rapprochement entre les associations de protection de l'environnement et les syndicats, et la qualité des débats, qui suscitent parfois de vives réactions, comme cette demande établie à l'unanimité par les participants à l'atelier sur la biodiversité d'arrêter le projet de mine Cambior en Guyane qui a fâché les industriels concernés. Quant à l'après-Grenelle, Mme Kosciusko-Morizet y pense déjà et note une forte demande des associations d'institutionnaliser le dialogue entre le gouvernement et elles. S'orientera-t-on vers une conférence annuelle des associations, sur le modèle de la conférence annuelle salariale ? Se poserait alors la question des critères de légitimité des associations, la biodiversité de ces dernières étant importante !

Avec Francine Bavay, vice-présidente (Verte) de la région Ile-de-France, et Stéphane Lhomme, porte-parole du Réseau Sortir du Nucléaire
Par Christine Virbel
Francine Bavay, vice-présidente chargée du développement social, de l'économie sociale et solidaire, de la santé et du handicap du Conseil Régional d'Ile de France et Stéphane Lhomme, porte-parole du collectif Sortir du Nucléaire ont rencontré les JNE mardi 4 octobre pour leur exposer les raisons de leur opposition au Grenelle de l'environnement, et de leur participation au Contre-Grenelle de l'environnement, le 6 Octobre, aux côtés des animateurs du journal La Décroissance.
Francine Bavay a tout d'abord précisé que le Grenelle avait un point positif, celui de reconnaître les associations et de discuter avec elles. D'une manière générale, les deux interlocuteurs ont expliqué que leur crainte était que le Grenelle ne soit que « purement formel » et ont jugé qu'il ne traitait pas des problèmes de fond, à savoir pour Francine Bavay, un changement de mode de vie, comme le pratiquent déjà de jeunes actifs préférant gagner moins mais en vivant de façon plus écologique, et pour Stéphane Lhomme « un arrêt total du nucléaire, ne contribuant pas à l'abaissement des émissions de CO2 si l'on considère l'énergie utilisée pour la production d'uranium de moins en moins accessible ou son transport, sans compter les déchets radioactifs pour des centaines de milliers d'années. »
Francine Bavay a indiqué que les interventions en faveur de l'environnement devaient se faire en amont, dans le cadre d'une « syndicalisation de l'environnement », qu'il fallait « établir d'autres indicateurs tels que le taux de pollution, les flux de matières » pour mesurer l'état de développement des pays (plus seulement le PIB) et que plutôt que de donner une couleur « verte » à l'actuel système économique, il fallait « une rupture qui de toute façon se fera d'ici 40 ou 100 ans lorsqu'il n'y aura plus de pétrole ». La solution, selon Francine Bavay, étant de re-localiser le travail pour éviter les transports de marchandises, en un mot, produire sur place.
Stéphane Lhomme a expliqué que « le Grenelle risquait d'avoir un contre-effet en faisant croire aux gens que l'environnement était dorénavant pris en compte mais que les mesures qui allaient en sortir ne seraient prises que si elles représentaient un coût zéro, voire un bonus pour le gouvernement, notamment par le biais des amendes pour excès de vitesse si l'on baissait la vitesse de 10 km/h. » Concernant le nucléaire, après avoir rappelé que le parc nucléaire était « l'un des plus grands pollueurs chimiques des rivières en raison de l'utilisation de produits chlorés pour tuer les légionelloses présentes dans les tours de refroidissement, mais aussi du zinc, du cuivre… », Stéphane Lhomme a expliqué que « le nucléaire n'est pas une solution énergétique puisqu'il ne représente que 2% de la part de l'énergie dans le monde, en régression d'ailleurs avec 445 centrales dans le monde en 2005 et 432 en 2006 ; que l'Allemagne, qui se désengage du nucléaire, fournit de l'électricité à la France (5,5 TWH en 2006) selon des documents officiels de rte.fr et que la fusion est purement expérimentale mais pollue d'ores et déjà. »
Les deux interlocuteurs ont invité les JNE au grand forum alternatif et citoyen du 21 octobre à Paris.

Avec Luc Hardy, chef de l'expédition, Olivier Gilg, directeur scientifique et président du GREA (Groupe de recherches en écologie arctique), et Bertrand Charrier, vice-président de Green Cross International
Par Carine Mayo
Cette expédition, qui s'est tenue du 18 juin au 18 juillet 2007 dans le cadre de l'année polaire internationale avait pour but l'observation de la faune et de la flore de la côte est du Groenland. Dix explorateurs dont quatre enfants ont participé à l'aventure. Par cette entreprise, les membres de l'expédition ont voulu témoigner du changement climatique et aider à prévoir et comprendre les capacités d'adaptation de différentes espèces. Le constat ne surprend pas : la banquise a fondu et s'est amincie (1,30 m d'épaisseur en moins en quelques décennies).
Certaines espèces que l'on attendrait pas dans cette région arctique, y sont désormais visibles comme les coccinelles ou certains coléoptères. D'autres, notamment des oiseaux, semblent trouver refuge au Groenland. C'est le cas des Bernaches Cravant qui avaient disparu du nord de l'île depuis un siècle et qui y reviennent sans doute à cause de la protection dont elles bénéficient en Europe, ou encore des oies à bec court qui sont particulièrement vulnérables pendant leur mue et qui apprécient de pouvoir stationner dans les zones inaccessibles du nord de l'île.
Une constatation qui devrait amener à faire de cette région un espace protégé. Les scientifiques ont aussi récolté des lichens, des mousses et des plantes à fleurs afin de déterminer par analyse génétique leur vitesse de dispersion depuis la dernière glaciation et leurs capacités à s'adapter aux nouveaux bouleversements. Enfin, ils ont rencontré à plusieurs reprises des ours polaires qui se tiennent à la limite des eaux libres. Rencontres impressionnantes doublées du sentiment d'assister à une disparition inéluctable : deux-tiers de la population d'ours devraient disparaître d'ici 20 à 30 années. Que restera-t-il de ce monde observé par ces explorateurs ?
Déjà les grandes entreprises envoient au Groenland des géologues pour recenser les mines de plomb, de zinc et les gisements de pétrole. Le désir de protéger l'environnement survivra-t-il au désir de profiter des ressources, et à l'attrait que représentent ces nouvelles richesses pour le Groenland et le Danemark qui possède l'île ? Trouvera-t-on des mesures de protection comme on l'a fait pour l'Antarctique ? Bertrand Charrier explique que l'ambition de Green Cross International, présidée par Mikhaïl Gorbatchev est justement de prévenir les conflits liés aux ressources naturelles.

Par Roger Cans
Sénatrice (Verts) du Nord et vice-présidente du groupe N°2 chargé du dossier « préserver la biodiversité et les ressources naturelles » au Grenelle de l'environnement, Marie-Christine Blandin a présenté le 18 septembre à la presse les données de l'opération engagée et ce qu'on peut en attendre.
Marie-Christine Blandin a d'abord expliqué pourquoi elle avait été désignée et pourquoi elle avait accepté cette mission. Il se trouve que, il y a plusieurs mois déjà, elle a travaillé avec Hubert Reeves et le sénateur UMP de la Manche, Jean-François Legrand, fondateur du parc naturel régional des marais du Cotentin, pour alerter ses collègues sur le dossier de la biodiversité. Le courant est bien passé entre l'ancienne professeur de sciences naturelles et le président de l'Association nationale des élus des zones humides. Il a donc été désigné président du groupe N°2 et elle vice-présidente.
Pour la militante verte, le problème de la biodiversité est « aussi grave que le changement climatique » car la disparition d'une espèce est « irréversible », alors que, par exemple, la diminution de la couche d'ozone ne l'est pas, comme viennent de le prouver les dernières observations scientifiques. On ne peut pas non plus rester insensible à la disparition d'espèces emblématiques comme les grands singes, un fait qui la « bouleverse ». Pour elle, défendre la nature est le combat des cow-boys et des Indiens, c'est-à-dire prendre la défense de la nature contre des technologies agressives. La réunion de travail du 4 octobre 2007 sera symbolique puisque, il y aura exactement 50 ans, la « petite boule » du Spoutnik était lancée autour de notre petite boule bleue…
« J'animerai les débats, mais je laisserai les autres décider », a-t-elle souligné. Il n'est pas question pour elle de trahir son parti en s'associant à des décisions d'un gouvernement auquel elle s'oppose. « Les Verts sont très présents dans le Grenelle, mais individuellement », a-t-elle précisé. A cet égard, comme l'a aussi constaté de son côté Michèle Rivasi, Marie-Christine Blandin juge que « l'architecture du Grenelle est démocratique » mais regrette que le calendrier ne le soit pas. En effet, les cinquante personnes appelées à faire des propositions ne peuvent ni auditionner ni faire émerger de nouvelles connaissances en quelques réunions seulement. « Chacun vient donc avec son savoir et la matière produite dépend de ces cinquante personnes ».
La sénatrice du Nord regrette aussi qu'on ait oublié les parcs naturels, mais elle se félicite qu'on ait, à la dernière minute, créé un « atelier intergroupe OGM », surnommé le « G 7 », avec des personnalités importantes comme le pneumologue Alain Grimfeld et Laurence Tubiana, chargée de la chaire Développement durable à Sciences Po. Enfin, elle ne comprend pas pourquoi la réunion interrégionale des DOM soit prévu à la Réunion, alors que c'est la Guyane qui est au cœur du combat pour la biodiversité.
Marie-Christine Blandin résume la volonté de son groupe « biodiversité » à deux axes principaux : d'une part, la connaissance , c'est-à-dire les inventaires d'espèces, l'examen des services rendus par les écosystèmes, la protection des collections génétiques, la diffusion et le partage du savoir et donc la réhabilitation de l'enseignement des sciences naturelles ; d'autre part la gouvernance , c'est-à-dire un contrôle de la politique menée au plan international (importations et exportations) et au plan national. La vice-présidente compte beaucoup sur la présidence française, en 2008, du groupe « IMOCEB », qui est l'équivalent du GIEC pour la biodiversité.
Au plan national, la question se pose d'une « Agence pour la nature », à l'instar de l'ADEME et des autres agences d'intervention. Le groupe 2 souhaite étendre le principe de la « trame verte » avec ses corridors biologiques et « un maillage opposable » pour l'aménagement du territoire. Il souhaite aussi étendre l'expérience des unités de valeurs accordés aux agriculteurs à bonnes pratiques, avec éventuellement des points de retraite pour les conjoints. En milieu urbain, il s'agit de « restaurer le vivant en ville ».
Des désaccords ont surgi à propos de la pêche en mer, notamment lorsqu'il a été proposé des « quotas individuels transférables ». Pour la forêt, l'essentiel est « la traçabilité du bois ». Le consensus est général pour des mesures fiscales incitatives et la réduction des pesticides, « ces machines à tuer ». Une satisfaction : l'arrêt du projet CAMBIOR pour l'exploitation de l'or à proximité du marais de Kaw, en Guyane. « Il faut espérer que le projet ne sera pas relancé après le Grenelle », dit Marie-Christine Blandin, qui compte beaucoup sur le travail à venir du « comité de suivi ». Pour elle, il faut obtenir « l'exception biodiversité », comme la France a obtenu « l'exception culturelle » auprès de l'OMC (organisation mondiale du commerce).
Le 20 juin 2007, l'association a reçu Patrick Viveret, philosophe, conseiller à la Cour des comptes et auteur de deux ouvrages : le rapport Reconsidérer la richesse -réalisé en 2000 à la demande de Guy Hascoët, alors secrétaire d'état chargé de l'économie solidaire- et le livre Pourquoi cela ne va pas plus mal , paru chez Fayard en 2005.
Interview-compte-rendu, par Françoise NOWAK (13/07/07)
Patrick Viveret : « Jamais le meilleur programme écologique ne fonctionnera, si l'on ne met pas en place les conditions d'une sobriété heureuse »
De l'étymologie des mots de l'économie à la création d'un statut pour les structures qui soutiendront des positions minoritaires, dans le cadre du Grenelle de l'environnement, Patrick Viveret ouvre de nouvelles voies pour gérer une société respectueuse des besoins fondamentaux de l'être humain et efficace vis-à-vis des défis écologiques.
JNE : La « valeur travail » a beaucoup été évoquée, durant les campagnes électorales de l'année 2007. Qu'est-ce que cette formule évoque pour vous ?
Patrick Viveret : Dans notre société, les enjeux symboliques et émotionnels sont très importants. Cette réalité découle d'une mutation de nos systèmes d'information, et de la révolution scientifique en cours qui nous permettra bientôt de produire artificiellement du vivant humain. L'écho des mots sur nos imaginaires est ainsi devenu déterminant, ce qui a bien sûr des effets positifs… mais c'est aussi une source de confusion.
L'histoire de la valeur « travail » est très caractéristique, de ce point de vue.
Considérons d'abord le mot « valeur » : il trouve son sens « minimal », en quelque sorte dans l'expression contemporaine « création de valeur ». Pris dans son sens originel, il signifie « force de vie », ce qui fait qu'alors l'expression « valeur ajoutée » veut dire « force de vie supplémentaire »… On est ainsi aux antipodes de la notion de « création de valeur marchande »…
Pour ce qui est du travail, maintenant : à l'origine, ce mot a un sens très négatif. Il vient du latin tripalium, qui veut dire « outil pour empêcher les chevaux de se débattre quand on les ferre », et « instrument de torture ». Au départ, il renvoyait également à l'idée de dépendance et de pénibilité rendue nécessaire pour raison de survie, ce qui fait qu'en ce sens, les personnes qui mendient aujourd'hui sont des travailleurs ! Parallèlement à cela, le droit au travail est dorénavant affiché dans les principes constitutionnels.
L'histoire du travail a ainsi abouti de nos jours à des paradoxes saisissants !
La déformation de la notion de départ à laquelle nous assistons aujourd'hui résulte d'un triptyque dont le premier volet est la lutte actuelle pour l'accès au travail, le second, le succès des luttes antérieures pour l'humaniser et le protéger par le droit. Quant au troisième, c'est la possibilité, pour ceux qui exercent un travail choisi, de construire leur propre estime de soi à travers cette activité, donc d'y trouver de la « force de vie » !
Ce revirement sémantique n'a toutefois pas annulé la réalité première du travail, pour tous ceux qui ne bénéficient pas du triptyque que je viens d'évoquer, c'est-à-dire ceux pour qui le travail signifie « pénibilité et dépendance, associées à nécessité » !
JNE : Que pensez- vous de la formule « travailler plus pour gagner plus » ?
P. V. : Le revirement sémantique dont je viens de parler donne, aux gens qui considèrent le travail comme une valeur, un habillage très valorisant à la possibilité d'en faire travailler d'autres à leur profit.
Nous sommes donc confrontés au risque majeur de voir se développer, dans notre société, une nouvelle forme de domesticité, notamment à travers certains « services à la personne » exercés dans des conditions de grande précarité, et sous-payés.
Autant, si votre métier fait une large place aux relations humaines et qu'il est payé décemment, « travailler plus pour gagner plus » peut être une bonne chose, autant cette perspective est noire pour ceux qui font un travail pénible, comme par exemple les gens de ménage qui commencent dès 6 du matin!
Par rapport à cette proposition, il devrait y avoir un débat public, qui pourrait aboutir à la décision de soutenir, pour chacun, une part de travail choisi, en l'aidant à développer les compétences nécessaires pour réaliser un projet professionnel conforme à ses aspirations. Une telle option permettrait à tous d'accéder à de la reconnaissance sociale, génératrice d'estime de soi.
Elle a déjà été expérimentée il y a quelques années en Italie, sous la forme de chèques spécifiques : des gens qui avaient un emploi non conforme à leurs aspirations ont ainsi eu la possibilité de n'exercer leur métier habituel qu'à mi-temps, et d'avoir une activité en cohérence avec leur projet, l'autre moitié du temps. Cette formule a de plus dégagé des mi-temps pour des chômeurs !
JNE : En tout état de cause, « travailler plus pour gagner plus », n'entraîne-t-il pas « consommer plus »?
P.V. : consommer plus est un problème pour ceux qui vivent déjà dans l'excès, mais pour 3 milliards de personnes, c'est l'inverse ! En outre il y a un lien direct entre la surconsommation, constatée d'un côté, et la sous-consommation, subie de l'autre, comme l'a fort bien montré le Rapport mondial sur le développement humain , réalisé dans le cadre du programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), en 1998.
Les auteurs de ce document avaient évalué qu'à l'époque, on pouvait éradiquer la faim dans le monde et permettre à tous les humains d'avoir accès à l'eau potable comme aux soins de base de façon accessible : il aurait suffi d'ajouter 40 milliards de dollars annuels aux financements publics investis à l'échelon international pour l'aide au développement, au titre de l'aide publique. Ces spécialistes relevaient également qu'au même moment, les dépenses mondiales de publicité s'élevaient à 400 milliards de dollars annuels (montant passé à 700 milliards, en 2007 !).
Loin d'être « de circonstances », le rapprochement des deux chiffres est tout à fait pertinent, car les désirs fondamentaux sont du côté de l'être, et la publicité les dérive du côté de l'avoir. Que fait-elle, en effet, sinon associer la possession d'un produit à de la beauté, de la sérénité, de la paix, du bonheur… bref toujours à des états positifs, dans le registre de l'essentiel ?
Par ce transfert de ce qui est de l'ordre de l'être dans l'ordre de l'avoir, on crée de la rivalité, et ceux qui sont victimes de ce leurre combattent leur angoisse de mort par la recherche de plus en plus de richesses, dans une sorte de cercle vicieux. Après une brève satisfaction, ils retombent dans leur mal-être, et entrent fatalement dans un processus d'addiction.
JNE : Que faut-il mettre en place, selon vous, pour sortir du déséquilibre entre une consommation addictive pour certains, et une sous-consommation subie, pour d'autres ?
P.V. : Le même rapport du PNUD s'est intéressé aux budget mondial des stupéfiants -qu'il avait établi à 400 milliards de dollars- et au budget de l'armement, soit 800 milliards de dollars à l'époque. Il en avait conclu qu'avec moins de 10 % du montant totalisé en ajoutant ces deux sommes à celle de la publicité, on aurait pu satisfaire l'intégralité des besoins fondamentaux encore inassouvis sur la planète.
Or i l y a une correspondance directe entre le budget des stupéfiants et celui de la publicité, d'un côté, et la problématique du mal être, de l'autre, de même qu'entre le budget de l'armement et la problématique de la maltraitance.
Tout cela nous montre qu'il nous faut ce qu'Edgar Morin appelle de « l'anthropolitique » (de anthropos : l'être humain) ou encore, dit autrement, que la question du sens doit être considérée comme un enjeu structurel et politique.
Jamais le meilleur programme écologique ne fonctionnera, si l'on ne met pas en place les conditions d'une « sobriété heureuse », comme dirait Pierre Rabhi. Pour prendre une image, si vous demandez à un toxicomane de suivre une cure de sevrage, mais que vous ne lui proposez pas parallèlement du mieux être, il préfèrera à coup sûr son addiction !
JNE : Pour vous, sur le plan matériel, qu'est-ce qui est « essentiel » ?
P. V. : Je vous répondrai en me référant, là encore au rapport du PNUD que je viens d'évoquer. Selon cette étude, les chapitres essentiels, sur lesquels il faut impérativement agir sont : la malnutrition, l'accès à l'eau potable, les soins de base et l'éducation de base.
Les chiffres qui y étaient donnés mériteraient d'être réactualisés chaque année, ce que Jean Gadrey a fait, pour ce qui est de la publicité, dans son livre sur les nouveaux indicateurs de richesse. C'est dans cet ouvrage, d'ailleurs que j'ai trouvé le montant que je vous indiquais tout à l'heure, pour 2007.
JNE : Vous parlez d'« anthropolitique ». Comment différenciez-vous ce concept de celui de « politique »?
P. V : « L'anthropolitique », c'est la politique telle qu'elle devrait être pratiquée, c'est-à-dire comme un art de gérer les passions humaines, en ne réduisant surtout pas les humains à un appareil biologique. Nous sommes des êtres qui savent qu'ils vont mourir, avec des angoisses et des désirs -dernier terme qu'il ne faut surtout pas confondre avec le mot « besoin » !- L'anthropolitique doit travailler sur les demandes fondamentales des collectivités humaines, elle doit en particulier mettre en place une politique publique du temps de vie.
Actuellement, on parle du problème des retraites. On ne pourra traiter correctement cette question que si on change la notion d'« activité », dans une approche anthropolitique.
Que sont donc, en effet, l'activité et l'inactivité ? Dans la prétendue « inactivité », on met les activités domestiques… alors que le mot économie - né il y a 2500 ans ! - vient de « oikos et nomos », ce qui signifie « organisation de la maison » ! Le bénévolat, lui aussi, est mis dans cette catégorie, bien qu'il constitue un véritable capital social. D'ailleurs, s'il y avait une grève générale des associations, le pays serait paralysé ! Ceux qu'on appelle aujourd'hui les « inactifs », sont loin d'être pour autant improductifs !
Le prétendu déséquilibre, qui pose le problème du paiement des retraites à venir, est en fait porteur de 3 bonnes nouvelles : la vie est plus longue, notre formation aussi, et le temps de travail a été réduit. Si on ne modifie pas la notion d'activité, on ne va aboutir qu'à de mauvaises nouvelles : soit on va revenir sur l'âge de la retraite, soit on va réduire les prestations correspondantes -et revenir au temps des personnes âgées pauvres- soit les deux !
JNE : Que préconisez vous de faire, pour éviter une dégradation des droits à la retraite ?
P. V. : La retraite, c'est le temps du libre choix, le moment où beaucoup de gens réalisent enfin l'activité de leur rêve, parce qu'il ne sont plus dans la contrainte de travailler pour vivre. Ce sont donc des personnes qui vont mieux : elles coûtent moins cher, leur utilité et leur contribution sociales sont plus fortes.
A l'autre bout de la chaîne, sachant que le Conseil européen qui s'est tenu à Lisbonne a consigné le projet européen de développer une économie de la connaissance, il y a tout lieu de mettre l'entrée dans les études dans la rubrique « activité », en instituant un revenu pour les étudiants. Quant au budget rendu nécessaire pour ce faire, on pourrait le constituer par exemple en redonnant à l'Etat la possibilité de créer de la monnaie sans intérêt. Une analyse approfondie du fonctionnement du crédit montre qu'en France, dans les faits, ce droit exclusif a été transféré - sans le moindre débat public- aux banques privées, sous la présidence de Valéry Giscard-d'Estaing, avant d'être généralisé par le traité de Maastrich. Or les banques retirent de cette nouvelle organisation des intérêts faramineux, facturés au contribuable. Il y aurait là de quoi récupérer des sommes colossales… Pour vous donner une idée, sur les 1140 milliards d'euros que la dette française totalise, les intérêts cumulés représentent plus de 900 milliards d'euros à ce jour ! L'économiste Keynes avait pourtant qualifié le système de facturation d'intérêts cumulés de folie, dès le début du XXe siècle !
Aujourd'hui, la situation des retraites est bloquée, parce qu'on reste coincé dans des définitions économiques et statistiques obsolètes ! Quoi qu'il en soit, rester dans la configuration actuelle n'est pas viable : bientôt, plus personne n'aura la possibilité d'accumuler 40 années d'activité professionnelle, au sens actuel de cette expression, ce qui nous mène tout droit à des conflits intergénérationnels !
JNE : Avez-vous également des solutions pour résoudre le problème du chômage ?
P. V. : Si on prend en compte la question du sens, il faut passer d'une politique de l'emploi à une politique de métier. Le mot métier vient du compagnonnage, il renvoie à un projet de vie. Aujourd'hui, on ne peut traiter la question de la survie planétaire si on raisonne en terme d'emploi, car ce mot va avec l'idée dominante de créer toujours plus de richesse, avec moins d'emploi. Une démarche qui aggrave les problèmes d'emploi dans le monde, justement ! De plus, elle conduit actuellement le Brésil, la Chine et l'Inde à devenir ensemble la ferme l‘usine et le bureau du monde avec, à la clef, des impacts écologiques insoutenables !
C'est pourquoi il ne faut pas prendre le problème en partant de l'offre des entreprises, mais de l'offre des « compétences à vivre » des individus, du projet de vie que chacun porte. Construire l'éducation dans la perspective de l'emploi fait que cette éducation est souvent obsolète, quand les personnes concernées arrivent sur le marché. Un être humain doit pouvoir être maître d'oeuvre de sa propre vie et pouvoir inventer son propre métier. La question de l'argent doit être en lien avec cette finalité. La monnaie est une création conventionnelle pure. En trouver est beaucoup plus facile que de changer notre approche. Comme je l'ai évoqué tout à l'heure, quand la politique monétaire était du ressort de la politique publique, ce recours à la création de monnaie était aisé, indolore, et très efficace !
JNE : Vous proposez de repenser des fondamentaux de la société. Allez-vous pouvoir faire adopter ces idées au sein du Grenelle de l'environnement ?
P. V. : Lors de la journée préparatoire qui s'est tenue en mai dernier, j'ai été invité, l'après-midi, à une réunion restreinte de réflexion, avec le chef de l'Etat et Monsieur Juppé, notamment, dans le cadre d'une sorte de « comité de sages ». J'ai pris la parole après Edgar Morin, qui venait d'intervenir sur l'urgence de prendre en compte la question du sens, dans le contexte environnemental actuel. Il avait visiblement convaincu tous les protagonistes autour de la table de prendre cette dimension en compte à l'échelon collectif, à commencer par le chef de l'Etat.
J'ai alors abordé le sujet de la comptabilité nationale, pour montrer que ce système, créé au lendemain de la seconde guerre mondiale, avait émergé en écho aux orientations que la société s'était donnée au sortir de la première : il fallait reconstruire le pays et préparer l'éventualité d'un deuxième conflit. Les autorités du pays ont alors tout misé sur l'industrie, et focalisé les instruments comptables sur les échanges dans ce domaine. Ainsi, la façon dont nous comptons n'est qu'une convention historique, et il y a des contes derrière les comptes !
Aujourd'hui, le monde a changé, et ce grand récit est devenu inapte à traiter les questions de notre époque.
Après ce qu'avait dit Edgar Morin, l'impératif de revoir les paramètres de la comptabilité nationale est apparu comme une évidence, et Monsieur Juppé a conclu qu'il faudrait effectivement s'engager dans une réforme de cet outil… mais peut-être faudra-t-il encore quelques piqûres de rappel, avant que ce projet prenne vraiment corps !
En tout état de cause, la prochaine réunion de ce comité nous avait été annoncée pour mi-juillet, mais à ce jour, aucune des personnes concernées n'a reçu de nouvelle invitation.
JNE : Considérez-vous que le PIB devrait disparaître de la panoplie comptable de l'Etat ?
P.V. : Il est clair que la notion actuelle de PIB ne permet pas d'avancer sur les problèmes d'écologie. Pour le PIB la seule chose qui compte, c'est la notion de flux. A travers ce paramètre, dès lors qu'elles génèrent des mouvements monétaires, les activités dangereuses pour notre survie sont comptabilisées positivement, tandis que l'on relègue les actions vitales gratuites dans la sphère de l'improductivité. Mais il ne faut pas attendre d'avoir réformé la comptabilité nationale pour inventer et utiliser d'autres indicateurs. Là où le PIB est utile, gardons-le. Il est en revanche urgent de le comparer avec d'autres, qui éclairent la réalité sous des angles différents.
Dans le domaine des transports, par exemple, les indicateurs classiques sont au vert. Le fait de confronter les résultats qu'ils donnent à ceux que fournissent de nouveaux indicateurs, potentiellement plus appropriés, permettrait de déclencher des enquêtes complémentaires quand les voyants des indicateurs plus récents sont au rouge. On pourrait alors agir de façon préventive, si ces enquêtes confirment la réalité des risques.
JNE : Y a-t-il d'autres outils sur lesquels vous souhaiteriez et pourriez agir, dans le cadre du Grenelle de l'environnement ?
P. V. : Oui, c'est la question de l'application de la loi organique des lois de finances (LOLF), que j'ai d'ailleurs également évoquée le jour de la réunion préparatoire.
La réforme engagée sur cette loi, depuis 30 ans, a certes changé profondément le budget de l'Etat : on est passé, avec elle, d'un système sédimenté en plusieurs centaines de chapitres, à un ensemble comportant des missions, des programmes et des actions, ainsi qu'à une évaluation de leurs effets. Mais si ce travail a permis d'abandonner une logique de moyens au profit d'une recherche de résultats, il n'a jamais intégré l'objectif d'oeuvrer à un développement durable.
Il faut donc maintenant revoir les missions des différents ministères à la lumière de cet impératif. Il faut aussi faire en sorte que les cellules chargées d'arbitrer sur le budget de l'Etat intègrent systématiquement des personnes compétentes en matière de d'organisation sociale et d'écologie… et prennent en compte leur position !
L'Etat demande dorénavant aux grandes entreprises de présenter chaque année un bilan environnemental et social. La moindre des choses serait qu'il s'applique à lui-même ce qu'il impose aux autres.
JNE : Pourriez-vous nous donner un exemple illustratif de ce que la réforme de la LOLF pourrait modifier ?
P. V. : Prenons le cas de l'exonération d'impôt sur les prêts immobiliers. Si on applique cette exonération sans conditionnalité, cela va encore aggraver l'effet de serre, car lorsqu'on est propriétaire, on ne déménage pas facilement pour se rapprocher d'un nouveau lieu de travail, plus éloigné qu'avant. Mais si on encadre les prêts consentis de critères d'attribution sur les modes de construction, de transport des matériaux, d'isolation, de dépenses énergétiques, ça change tout. Du reste, ne pas le faire signifierait qu'on ne prend pas au sérieux la question du changement climatique.
Il en est, par ailleurs, de la propriété comme du travail. L'aspiration à la propriété peut résulter, pour les uns, d'un besoin de sécurité et d'harmonie, c'est à dire de besoins fondamentaux. Elle peut au contraire traduire chez les autres, un désir de possession. Dans ce cas elle n'est surtout pas à encourager.
Gandhi l'avait déjà dit : « il y a suffisamment de ressources pour satisfaire les besoins de tous, mais il n'y en aura jamais assez pour satisfaire les désirs de possession de chacun ».
JNE : Comment garantir un Grenelle productif ?
P. V. : Pour assurer une issue positive à cette initiative, Il faut tout d'abord que le gouvernement accepte de reconnaître que cette question fondamentale du développement durable, qui reste neuve pour lui, demande d'y consacrer du temps. Il est crucial, ensuite, d'éviter de réduire ce Grenelle au traitement des seuls problèmes environnementaux, et d'exclure d'en faire une opération « parisienne » ou peu axée sur la dimension internationale.
Cette manifestation doit au contraire être le début d'un processus qui débouchera sur des changements structurels, à moyen terme, notamment en transformant le débat parlementaire sur la loi de finance en débat d'orientation sur le développement durable.
Par ailleurs, cet objectif de « Grenelle productif » appelle des décisions très concrètes. J'ai proposé, durant la réunion préparatoire, qu'on applique la « politique du chiche » : sur les points de désaccord, il serait bon de donner un statut à ceux qui ont des positions minoritaires. Si on reste dans la logique classique, ils vont claquer la porte. Au contraire, si par exemple on donne, à des associations du type Sortir du nucléaire , les moyens de travailler sur leurs propres positions, si on leur donne la possibilité de faire des études, d'expérimenter ce qu'elles revendiquent, elles auront envie de continuer à participer au travail global. De plus, si, par la suite, les faits donnent tort aux tenant des positions majoritaires, la société ne repartira pas de zéro !
Cette décision de donner un statut aux structures minoritaires permettrait de construire de la conflictualité positive, et d'opérer une mutation démocratique : passer de la société civile à la société civique !
JNE : Existe-t-il des indicateurs de bonheur ?
P. V. : Le rire et le sourire sont des indicateurs très fiables, en la matière !
S'il faut évidemment aller le plus loin possible pour avoir les indicateurs quantitatifs les plus précis et représentatifs possibles, il ne faut pas oublier que le quantitatif doit être au service du qualitatif. Il est d'ailleurs réconfortant de savoir qu'une réunion internationale sur le thème « Mesurer le progrès des sociétés » est convoquée cet été à Istanbul par l'Organisme de coopération et de développement économiques (OCDE), en coopération avec la Commission Européenne, l'Organisation de la conférence islamique, les Nations Unies et la Banque Mondiale.
Plus on arrive dans le domaine de l'essentiel, plus on est dans l'indicible… Le droit de compter autrement va avec le droit de ne pas compter du tout ! Dans l'évaluation, il faut du qualitatif. Tout ne peut être compté…Il est donc très important que le débat puisse avoir lieu !

Le 08/03/07
Par Claude-Marie Vadrot
Au cours de sa rencontre avec les membres des JNE, Denis Baupin, maire-adjoint de Paris (Vert) chargé des transports a beaucoup insisté sur « les promesses tenues » et signalé que si une partie des bobos et du Tout-Paris se plaignaient, par journaux interposés, de la politique de la circulation s'efforçant de privilégier les transports publics au dépens de l'u